BLUE LINE / À quand un changement dans les méthodes d’enseignement universitaire ?

By 18/11/2020News

L’année académique dernière, du fait de la crise du COVID-19, les universités durent basculer du jour au lendemain dans l’enseignement à distance. Cette petite révolution ne se fit pas sans heurts, en effet, beaucoup d’interrogations virent alors le jour : Quelle forme doivent prendre les examens, doivent-ils être formatifs ou non ? Faut-il alléger la matière ? Comment mettre en place les cours en ligne ? Faut-il accorder plus de poids aux travaux pratiques (TP) ? Les réponses apportées à l’époque par les autorités académiques ressemblaient plus à du bricolage qu’à une réponse mûrement pensée et réfléchie, ce qui était parfaitement compréhensible au vu du caractère sans précédent de la crise sanitaire. Pour autant, je suis convaincu que les questions soulevées par les deniers évènements ont mis en lumière l’aspect de plus en plus obsolète de l’enseignement universitaire. Sans doute est-il temps de remettre en cause certaines de nos pratiques actuelles et de reconstruire les méthodes d’apprentissage dans les universités en nous inspirant, pourquoi pas, de l’enseignement donné à Maastricht.

Dans les universités francophones de Belgique, les cours et le rapport que l’on entretient au « savoir » n’ont pas fortement évolué depuis bien longtemps. Notre système universitaire est, et ce, quel que soit l’établissement, organisé plus ou moins de la même façon ; que ce soit pour les inscriptions, les cours ou les examens.

Pour vous inscrire dans une université, il vous « suffit » d’envoyer un dossier reprenant des documents d’identité, votre CESS et bien sûr votre choix de cursus.

Dès lors que vous êtes régulièrement inscrits et fraichement débarqués sur votre campus, vous pouvez commencer à suivre vos cours en fonction du cursus que vous avez choisi. Vous assistez alors principalement à des cours dits « en auditoire » où le professeur titulaire expose sa matière. Pour certains d’entre eux, vous participez également à des séances de TP – obligatoires ou facultatifs en fonction de votre cursus – lors desquels un assistant vérifie que vous avez bien assimilé la matière du cours en vous demandant d’en exposer certains points ou en vous faisant faire une série d’exercices. Cette alternance de cours et de TP se poursuit toute l’année jusqu’aux examens, qui, s’ils sont réussis, attesteront de votre compréhension et acquisition de la matière.

Sur le papier, le système belge n’a apparemment rien à se reprocher, il semble même assez convaincant… Sauf que la réalité est tout autre.

Rendez-vous compte, votre maitrise d’une matière est presque essentiellement évaluée au moyen du seul examen de fin d’année ! Car dans le calcul de la note finale d’une matière, le poids accordé au TP, associé au cours « en auditoire », oscille entre un sixième et un quart des points globalement obtenus, rarement plus. Or, il serait bénéfique pour les étudiants, ainsi que pour la qualité du diplôme, d’accorder plus d’importance à ces séances…

Que se cache-t-il derrière cette méthode d’évaluation ? Une réussite qui se joue majoritairement, quoi qu’on en dise, sur les derniers jours précédant les examens. Ce système invite au « bachotage » qui consiste à réviser ses cours en quelques jours de façon intensive et jusqu’à pas d’heure afin d’espérer retenir un maximum d’informations à restituer le jour-j. Or, cette méthode d’apprentissage, si on peut l’appeler ainsi, n’est favorable ni à l’acquisition définitive des connaissances ni à la compréhension pleine et complète de la matière. Les sessions d’examens s’apparentent plus à un court laps de temps durant lequel l’étudiant ingurgite le plus de matière possible afin de la régurgiter par la suite, dans un ordre plus ou moins correct, sur sa copie d’examen avec le maigre espoir de s’en sortir avec un résultat « passable ».

Cette réalité, cela fait un moment que nous la connaissons, sans pour autant que cela ait changé grand-chose à nos pratiques. Et à présent que la crise liée au coronavirus a permis d’étaler au grand jour une série de questions, mentionnées précédemment, n’est-il pas enfin temps de trouver de meilleurs modes de fonctionnement ? Aussi, pour y apporter des éléments de réponse, je vous propose de voir comment nos voisins néerlandais procèdent à l’université de Maastricht, reconnue pour ses méthodes d’enseignement.

Avant d’aborder plus en profondeur les méthodes d’enseignement à Maastricht, je voudrais d’abord évoquer la façon dont les programmes d’études de chaque cursus sont élaborés. Là où en Belgique, l’étudiant est amené à faire un choix parmi des programmes préétablis, sans aucune alternative ; à l’UCM (University College Maastricht) – l’une des facultés – il est invité à créer lui-même son programme en choisissant les cours auxquels il souhaite assister. La création du programme se fait ainsi dès la première année d’études et au fur-et-à-mesure de l’avancement du cursus, ce dernier s’affine, se spécialise, en fonction de la volonté de l’étudiant. Ce système est assez intéressant car il vous permet d’une part, dès le début, de poser des choix afin de progresser dans les matières propres au métier que vous désirez, tout en vous permettant d’ajouter dans votre programme d’autres cours ouvrant ainsi la porte à des disruptions qui vous permettent de vous réorienter en connaissance de cause.

Bien sûr, un tel système ne conviendrait sans doute pas aux différents profils des étudiants, car tous ne savent pas se prononcer d’entrée de jeu sur leur futur métier. Néanmoins cette méthode de composition des programmes est assez atypique pour que je la mentionne afin de questionner nos méthodes belges.

Une fois que les étudiants ont composé leurs programmes, ils peuvent assister aux cours. Contrairement à chez nous, quels que soient la faculté ou les cours choisis, les TP – qu’ils appellent là-bas, Tutorials – sont obligatoires et ont un poids considérable dans la note finale, cela s’explique par le fait que c’est lors de ces séances que la majorité de la matière est abordée.

Les séances de Tutorials, se passent en deux temps. Lors de la première séance, le sujet (obligatoire) est d’abord posé. Ensuite, les étudiants l’abordent en disant ce qu’ils en savent, ce qu’ils n’en savent pas et ce qu’ils voudraient savoir à propos de ce sujet. Cette discussion entre étudiants est encadrée par un « modérateur » – l’équivalent de nos assistants – qui a moins un rôle de professeur que de « maitre de discussion » puisqu’il est là pour recadrer les étudiants s’ils dévient trop du sujet du jour. À la fin de la première séance, le modérateur fournit aux étudiants des lectures obligatoires, des vidéos de référence, des articles, etc., leur permettant de se renseigner sur le sujet abordé. Lors de la deuxième séance, les étudiants échangent à nouveau sur ce dernier, reviennent sur ce qu’ils ont appris grâce à leurs lectures, s’expliquent mutuellement les points encore incompris…

Cette méthode d’enseignement, que l’on qualifie d’« apprentissage par problèmes », favorise le fait de découvrir des notions nouvelles de manière « active » étant donné que l’étudiant s’instruit lui-même. Les lectures obligatoires permettent ainsi à l’étudiant d’allier contenu et savoir-faire, en y étant poussé par les nécessités du problème soumis d’une part, et par l’intérêt pour le sujet discuté au préalable avec ses pairs d’autre part.

Je suis personnellement convaincu que le Tutorial à la façon de Maastricht est une manière bien plus intelligente d’apprendre. En effet, avec cette méthode, en tant qu’étudiants, vous avez davantage envie de vous instruire, de vous renseigner, d’en savoir-plus ; car votre intérêt et votre curiosité à propos du sujet abordé ont été éveillés, ce qui favorise votre réflexion. Et de fait, vous retiendrez beaucoup mieux ce qu’on vous demande d’acquérir, il est notoirement connu que l’on retient mieux ce que l’on aime. En comparaison, le système belge tente de motiver l’étudiant à apprendre en TP par le seul fait d’obtenir une note qui lui permettrait de compenser l’échec, déjà envisagé, à l’examen de fin d’année.

Caricaturalement l’on pourrait dire que les TP de Maastricht font appel à la curiosité, là où les TP de Belgique font appel à la peur. Bien sûr, je grossis le trait… Pour certains TP, on vous demande de réaliser des travaux de recherche qui fonctionnent justement sur le principe de l’« apprentissage par problèmes » et qui, de fait, sont bénéfiques. Mais lorsqu’on vous demande de venir à un TP en ayant préparé une partie de la matière afin de la présenter, cela n’évalue rien d’autre que vos connaissances à un instant T de votre cursus.

En miroir des séances de Tutorial, les étudiants de Maastricht ont également des séances de Lectures – l’équivalent en Belgique de nos cours « en auditoire » – durant lesquels un professeur revient sur le sujet (obligatoire) de la semaine – évoqué lors des Tutorials – mais en l’abordant sous un angle différent, avec une perspective autre.

La relation entre les Lectures et les Tutorials est différente de celle entre nos Cours et TP. Dans nos universités, les cours nous exposent toute la matière tandis que les TP reviennent sur celle-ci au moyen d’explications supplémentaires ou d’exercices. Alors qu’à Maastricht, les Tutorials donnent la majorité de la matière mais fonctionnent surtout en binôme avec les Lectures, ces dernières abordant le même sujet mais par d’autres fenêtres.

Notons également qu’à Maastricht, l’année n’est pas découpée en deux quadrimestres mais en périodes de six semaines, s’étalant de fin août à début juillet. À chaque nouvelle période, l’étudiant est amené à ajuster son programme en fonction de ce qu’il souhaite approfondir ou arrêter. De plus, après deux périodes de six semaines de cours, la troisième est consacrée à un projet de recherche pour lequel l’étudiant est suivi et évalué au fil de l’évolution de ce dernier. Entre deux périodes, l’université prévoit également une semaine de repos permettant ainsi à l’étudiant de recharger ses batteries.

L’organisation périodique de six semaines à l’université de Maastricht me semble être bénéfique pour l’apprentissage, contrairement au système belge qui fait travailler les étudiants de façon quasi constante au risque de leur faire aborder la nouvelle année académique complètement éreintés. Même si cela signifierait d’écourter légèrement les vacances d’été, il est sans doute temps de penser à une nouvelle répartition qui offrirait une meilleure récupération en cours d’année.

Qu’en est-il des examens ? Alors qu’en Belgique, l’on évalue les étudiants uniquement à un instant T après une intense période de « bachotage » en sachant pertinemment qu’une semaine plus tard les trois quarts de la cohorte auront oublié les deux tiers, si pas plus, de la matière ; l’Université de Maastricht a fait le choix de « l’évaluation continue ». Heureusement, cette forme d’évaluation commence à faire écho en Belgique et je me réjouis d’ailleurs que l’un de mes professeurs ait fait ce choix pour ce premier quadrimestre. Cette méthode permet d’obtenir une évaluation plus fine, plus pertinente et plus rigoureuse de chaque étudiant puisqu’elle est plus régulière et basée sur un large éventail de données. À Maastricht, cette évaluation continue est mise en place de la manière suivante : pour chaque période de six semaines, chaque cours fait l’objet de deux évaluations, ce qui donne lieu à une évaluation toutes les 3 semaines. Ces dernières peuvent prendre des formes variées : la plus courante est la dissertation, mais il peut aussi s’agir de projets de groupe, ou bien d’examens plus « classiques » avec des questions ouvertes ou très, mais alors très rarement, des QCM/QRM. Le choix de la dissertation comme méthode évaluative est assez intéressant car il relève pour partie de l’évaluation formative. Ce procédé permet à l’étudiant de piloter son propre processus d’apprentissage, il le responsabilise en l’incitant à détecter rapidement ses difficultés quant à sa méthode d’apprentissage ou son rythme de progression afin qu’il puisse y remédier.

Loin de moi l’idée d’encenser l’Université de Maastricht ;
tout n’y est sans doute pas parfait et de telles méthodes d’apprentissage peuvent ne pas convenir à tous les profils d’étudiants. Tout n’est pas non plus à jeter dans l’enseignement universitaire en Belgique ; les évaluations certificatives ont aussi leur intérêt, le problème étant qu’on leur accorde un poids beaucoup trop important dans la note finale alors qu’elles n’évaluent l’état de vos connaissances qu’à un instant de votre parcours universitaire. Et de fait, d’une part elles ne permettent pas de s’assurer que vous avez appris la matière, au sens où vous l’avez retenue ; et d’autre part elles ne permettent pas non plus de s’assurer que vous l’avez comprise, ce qui est sans doute l’aspect le plus important. 

La crise liée au covid-19 nous a conduits, en catastrophe certes, à questionner la manière dont nos universités fonctionnent, enseignent et évaluent l’état de nos connaissances en fin d’année. Et sans jeter ce qui « marche » chez nous mais tout en s’inspirant de ce qui se fait à l’étranger, je pense qu’il est grand temps d’adapter nos méthodes afin de permettre aux étudiants de sortir de l’université non seulement avec des têtes bien remplies, ce que tente actuellement de faire notre système universitaire, mais également avec des têtes bien faites. 

Par Constantin Dechamps

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