BLUE LINE / Santé, sécurité et création : rendez à l’art la possibilité de sa création

By 01/02/2021News
par Marc Jadot

Difficile de commencer un texte dont la thématique porte sur la liberté lorsque l’on voit les vies de nos concitoyens se réduire à de simples allers-retours entre la maison et le travail. Il faudrait pourtant rappeler notre chance : nous ne sommes pas allongés sur un lit d’hôpital, le visage dans l’oreiller et soutenus par une assistance respiratoire. Le cadre reste néanmoins dystopique. Il est douloureux pour l’âme et notre libre-arbitre s’en trouve réduit à une paire d’option : respecter et attendre ou fronder et subir. Pourtant, nous voulons croire en l’espoir d’une porte de sortie. Non pas qu’il s’agisse d’un vaccin (bien qu’on y arrive), mais plutôt d’un acte. Simple. À la portée de tous. C’est la création.

Prudence tout de même, nous ne parlons pas ici d’une création s’inscrivant dans l’engrenage économique de l’offre et de la demande. Non, nous parlons ici de création artistique. Celle dont le seul but est de « pénétrer toujours plus en avant dans la connaissance du monde et des hommes afin que cette connaissance nous libère toujours davantage ». (Gilles Plazy, Picasso, 2006) Car créer un élément quel qu’il soit est un acte profondément humain. Il est l’héritage de notre vie. Il est surtout la matérialisation d’une pensée, la représentation d’une idée dont nous seuls avons le contrôle. C’est l’expression même de notre subjectivité.

Mais d’où vient qu’au milieu d’une pandémie mondiale puisse exister cet intérêt pour la création artistique ? Eh bien, c’est qu’il ne s’agit pas d’un intérêt, mais plutôt d’une nécessité. Car l’art se meure. Enfin, l’art, non. Mais l’artiste lui, sans fronder, subit. Ce qui dans le fond, nous mène vers la même conséquence.

Pour rappel, fin 2019, à quelques exceptions près, « la Flandre réduisait de 60% son budget alloué à la culture ». Dans un article paru sur le site de La Libre en novembre 2019, Antoine Vandenbulke, assistant en théorie du droit à l’ULiège, parlait à l’époque d’une crainte d’uniformisation de l’art. En bref, il y aurait un art qui mériterait d’être soutenu, et un autre dont on se passerait bien. Un art dont les thèmes et les codes rappelleraient la grandeur passée, tandis que l’autre nous enfoncerait dans la décadence future. Il s’agit selon nous d’une crainte justifiée mais qui ne se limite pas uniquement à cela.

Sur RTBF Info, en mai 2020, soit deux mois après le début du premier confinement, Bénédicte Linard, ministre de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles, faisait part des pertes de recettes du secteur. Les chiffres dépassaient la barre des 90%.

À la même époque, près de 300 artistes belges s’organisaient afin d’écrire une lettre ouverte à notre Première ministre (La Libre, mai 2020). Ceux-ci s’inquiétaient de l’évolution de la situation culturelle et du manque de perspective concrète de reprise, là où les centres commerciaux et autres lieux de consommation connaissaient leurs dates de retour dans le jeu.

Alors il est vrai, des aides financières et sociales ont été mises en place. Des dispositifs d’urgence ont été établis pour parer au plus… évident. Mais pourquoi vouloir faire plus ? Comment pouvoir faire plus ? Le personnel soignant est débordé, complètement éreinté. La jeunesse est dépassée. Les étudiants du supérieur sont largués. Et dans tout ça, on devrait trouver du temps et de l’argent pour les arts et la culture ?! La réponse se veut simple et ferme : c’est indéniable.

Le domaine de la création artistique est un de nos fondements les plus ancestraux. De l’art pariétal à l’hyperréalisme, des frères Lumières à Tarantino, de l’industrie lithique à l’imprimante 3D, chaque forme d’art connue s’est développée en lien avec son contexte spatio-temporel. Permettant de glorifier, de ridiculiser, de transmettre ou de remettre en question, l’art est cette source infinie de souffrance et de plaisir. C’est la possibilité pour chacun d’entre nous de pouvoir représenter de manière subjective une connaissance partagée. Et d’ainsi ouvrir le débat sur ce qui est, ce qui doit être, ou ce qui ne le doit pas. L’art, c’est l’éducation, l’aventure, la découverte, le repoussement des limites. Alors comment se fait-il que malgré les prouesses et l’importance historique de femmes et d’hommes comme Leonardo Da Vinci, Arthur Rimbaud, Frida Kahlo et tant d’autres, nos artistes soient aujourd’hui si platement soutenus ? Nous vous répondrions que dans la création artistique existe une noblesse qui ne s’acquiert qu’avec le temps. Car ces artistes, puissent-ils avoir la possibilité de s’exprimer, doivent encore recevoir l’aval du public qui les critique. Hélas, il est souvent plus simple d’y trouver son compte ailleurs.

L’art n’existe pas pour que l’un d’entre nous ait à y gagner. Il vise la collectivité. Mais il demande une connaissance des codes, un certain intérêt pour son évolution. Et malheureusement, les médias traditionnels préfèrent nous rappeler que « l’amour est dans le pré ».

La liberté de création artistique est un espoir dans un océan de profit. L’espoir qu’un jour l’on puisse considérer l’art au même titre que la santé ou la sécurité, non pas simplement dans la théorie, mais également dans les faits. « Car l’expression artistique n’est pas un luxe, mais une nécessité, un élément essentiel de notre humanité et un droit fondamental permettant à chacun de développer et d’exprimer son humanité. » (Farida Shaheed, UNESCO, 2019) Il est la clef libératrice dont il faut se saisir, avant que ne brûlent toutes possibilités de pouvoir un jour faire face au désir obsessionnel d’objectivisation de notre réalité. Soyez riche, pauvre, jeune, vieux, perdu ou heureux, barbu ou peureux mais par pitié, ne cessez jamais de créer.

Alors certes ce débat sur la liberté est beau. Il est noble. Mais il est surtout fourbe et facile. Il passe son temps à défendre sa définition de la chose, plutôt que la chose en soi. Il adapte son discours à ses intérêts. Porter un masque ne va pas à l’encontre de notre conception de la liberté. Pas plus que de nous retrouver chez nous pendant une durée indéterminée. Voir cependant notre milieu culturel frappé violemment à la tête sans même avoir l’espoir de le voir se relever, c’est là que nos intérêts doivent se trouver engagés. C’est à ce moment précis, que nos libertés se retrouvent en danger. ν

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