Critique libérale de l’interdiction du voile intégral

By 29/04/2010Libr' Expression

Le problème majeur que pose la proposition de loi interdisant le voile intégral en Belgique est un problème philosophique. En effet, l’interdiction du voile intégral constitue une atteinte directe à la liberté d’expression. Interdire de porter la burqa ou le niqab, c’est, quoi qu’on pense de ces deux modèles de voile, limiter sévèrement la liberté d’expression, alors qu’elle fait partie des libertés fondamentales. Sans elle une société ne peut être dite démocratique, car elle est la manifestation extérieure de l’immuable liberté de penser. La liberté de penser n’est rien sans la liberté d’expression qui doit nécessairement l’accompagner.

Emmanuel Kant, ce philosophe des Lumières, brillant parmi les brillants, ne manque pas de le souligner : le pouvoir « qui dérobe aux hommes la liberté de communiquer en public leurs pensées, leur retire aussi la liberté de penser« . Il est vrai cependant que cette liberté d’expression peut souffrir quelques restrictions, mais elles doivent toujours être justifiées à grand renfort d’arguments.

Or la proposition d’interdiction du voile intégral n’avance aucun argument décisif, aucune évidence du sens commun, pas la moindre justification valable. Le voile intégral est supposé entraver le « vivre ensemble ». Ceci est une version du principe selon lequel « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres« , autrement dit ma liberté est absolue tant qu’elle ne nuit pas à celle d’autrui. Ce principe a été étudié en long et en large par un autre philosophe, John Stuart Mill, dans son magnifique et trop peu lu De la liberté (1859). Bien qu’il défende ce principe, Mill fait remarquer que toute liberté affecte forcément autrui, et qu’il ne faut donc pas le prendre au pied de la lettre. Il montre que ce qu’il proscrit est en fait l’usage de la violence, de la fraude et de la duperie, ou d’une manière général toute contrainte intentionnelle. Or on voit mal quelle contrainte sur autrui pourrait bien exercer une femme voilée, quelle menace elle pourrait être pour sa liberté.

Il est très étonnant que le Mouvement Réformateur (MR), pourtant seul héritier du libéralisme, propose une telle loi liberticide. Depuis quand les libéraux rechignent-ils à accorder des libertés aux individus ? Il n’y a aucun argument suffisamment fort pour justifier une telle limitation de la liberté. Le MR et ses philosophes doivent encore expliquer cette limitation et justifier leur opposition à Emmanuel Kant et John Stuart Mill, pourtant deux auteurs libéraux dont ils devraient se revendiquer.

L’étonnement grandit encore quand la proposition utilise la liberté pour insinuer que les femmes voilées en font un mauvais usage. Ce n’est pas à l’État de dire aux gens ce qu’ils doivent faire de leur liberté, ce n’est pas à l’État de dire aux gens ce qu’ils doivent penser et comment ils doivent mener leur vie ! Une telle proposition de loi, si elle est acceptée, ferait de l’État un monstre d’oppression. Encore une fois, Mill décrit parfaitement cette erreur ?

Un homme ne peut pas être légitimement contraint d’agir ou de s’abstenir sous prétexte que ce serait meilleur pour lui, que cela le rendrait plus heureux ou que, dans l’opinion des autres, agir ainsi serait sage ou même juste […] L’humanité gagnera davantage à laisser chaque homme vivre comme bon lui semble qu’à le contraindre à vivre comme bon semble aux autres.

— John Stuart Mill, De la liberté

La proposition de loi fait également tout le contraire que ce que recommande Kant et les Lumières. Elle réduit l’homme à l’état de tutelle, et l’empêche d’exercer lui-même sa propre raison, son entendement. Non, l’État n’a pas à décider, pour les autres, de la manière dont ils doivent mener leur vie.

Dorian Neerdael

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