Et si on ouvrait les frontières ?

By 22/12/2006Communiqués

Carte blanche publiée dans La Libre – 22/12/2008.

Vu l’intensité de la pression migratoire, les politiques répressives sont difficilement soutenables. Quelle que soit la manière d’y parvenir, l’ouverture des frontières est la voie à suivre.

Cercle des étudiants libéraux ULB

La construction d’un mur à la frontière sud des Etats-Unis, le raidissement de la politique migratoire suisse, la fermeté de Nicolas Sarkozy en France et les occupations d’église en Belgique : l’actualité conspire à faire de l’immigration l’un des thèmes majeurs de notre époque.

Malheureusement, rarement un sujet aussi important aura souffert d’un débat aussi pauvre, victime à la fois du politiquement correct et d’une forme d’inculture économique. Le thème n’est pourtant pas près de disparaître. En changeant de pays, un individu peut voir son revenu multiplié plusieurs fois, jouir d’une société libre et nourrir l’espoir de donner un meilleur avenir à ses enfants. La disparité des richesses entre pays, les nouvelles technologies de communication et l’effondrement du prix des transports ont permis à ce phénomène de se développer comme jamais auparavant. Mais s’il fut un temps (avant la Première Guerre mondiale) où le mouvement des personnes ne souffrait d’aucune restriction, les barrières légales se sont alourdies à mesure que les entraves matérielles se sont évaporées.

Vu l’intensité de la pression migratoire, les politiques répressives sont difficilement soutenables. Elles nécessitent des moyens policiers considérables, une surveillance accrue des frontières et des déportations massives. La laideur de ces mesures, plus habituellement associées aux régimes autoritaires, explique qu’elles soient rarement appliquées à la lettre. L’autre alternative, en dehors d’une réelle ouverture des frontières, consiste à tolérer l’arrivée d’immigrants sans pour autant leur reconnaître de titre de séjour. Cette « solution » appliquée en Europe depuis une trentaine d’années est loin d’être idéale. Outre la précarité de l’existence des sans-papiers, cette institutionnalisation de l’illégalité conforte dans le reste de la population un sentiment néfaste de non-respect de la loi et de faiblesse de l’Etat. Pire encore, elle favorise la xénophobie en assimilant les immigrés à des hors-la-loi, quand bien même ceux-ci n’auraient commis d’autre délit que traverser la frontière. Autant d’arguments en faveur d’une extrême droite fondée sur le rejet de principe de l’immigration.

Nous retrouvons donc ici le dilemme classique d’une politique prohibitionniste, qui consiste à s’opposer frontalement à un phénomène spontané : soit l’appliquer, au mépris des libertés et à un coût toujours croissant, soit tolérer (sans la légaliser) la situation spontanée, au détriment du crédit de l’Etat et de la protection légale de la population. Pourquoi alors s’obstiner à fermer les frontières ?

Les premières justifications sont d’ordre économique. L’immigration appauvrirait le pays d’accueil « qui ne peut accueillir toute la misère du monde », créerait du chômage et ruinerait son système social. Ces arguments sont tout simplement faux. La science économique autant que l’expérience des faits démontrent que le libre mouvement des personnes enrichit le pays d’accueil et crée de l’emploi, exactement comme la libre circulation des biens. Cela peut paraître curieux dans un pays qui connaît un chômage structurel d’environ 10 pc, mais il faut savoir que malgré cela notre économie est en pénurie de main-d’oeuvre dans les secteurs de pointe et dans les secteurs peu qualifiés. Or c’est justement dans ces extrémités que se situe la main-d’oeuvre importée. Le comblement de ces pénuries permettrait à l’économie de croître et de générer d’avantage d’emploi, y compris pour les « autochtones ». Et dans une société qui vieillit et où les bébés se font rares, l’augmentation de la masse de travail devient une question de survie pour la sécurité sociale, à commencer par le système des pensions.

Un argument plus pernicieux parce que moins égoïste – mais tout aussi faux – prétend que l’immigration nuirait au développement des pays pauvres en provoquant la fuite de leurs cerveaux. On peut d’abord opposer sur le plan des principes qu’un individu n’appartient pas à l’Etat mais à lui-même. Sur le plan pratique, l’importance des transferts financiers effectués par les immigrés à destination de leur pays d’origine dépasse de très loin les pertes pour ceux-ci. Ces transferts dépassent d’ailleurs l’aide internationale, ce qui fait de l’immigration un puissant facteur de développement.

Il faut donc bien admettre que ce sont des motifs sociaux et culturels, d’avantages qu’économiques, qui justifient actuellement la fermeture des frontières. On peut mettre en évidence deux types de craintes : la remise en cause de certaines valeurs et l’échec de l’intégration.

Nos valeurs, celles des Lumières, sont-elles menacées par l’arrivée massive de gens qui ne les partagent pas forcément ? Plus spécifiquement, est-ce que la présence de 15 à 20 millions de musulmans en Europe va aboutir à réintroduire, par exemple, l’oppression de la femme et le délit de blasphème ? On ne peut nier qu’il existe actuellement une forme de terrorisme intellectuel concernant l’Islam, ni qu’une partie de la jeunesse musulmane est séduite par le discours intégriste. Ceux qui critiquent sérieusement cette religion le font à leurs risques et périls, comme l’a récemment illustré le cas d’un professeur français menacé de mort. Néanmoins, en conclure que l’immigration musulmane serait un danger pour nos libertés reviendrait à lui témoigner une bien faible confiance. Les minorités religieuses ont d’abord un intérêt particulier à défendre la liberté de croyance. Il ne faut ensuite pas sous-estimer le pouvoir de pénétration du mode de vie occidental. La plupart des musulmans européens sont modérés et nombre d’entre eux ne sont même pas pratiquants. Mieux, des signes montrent que l’existence d’une communauté musulmane dans une société ouverte est en train de favoriser l’apparition d’une nouvelle interprétation de l’Islam, compatible avec la modernité, espoir qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Cette mise à jour ne sera toutefois possible que par une défense inflexible des libertés fondamentales, liberté de conscience en tête, ce qui ne semble hélas toujours pas acquis si l’on s’en réfère à l’épisode des caricatures.

Enfin, parler de l’intégration comme d’une catastrophe nous paraît exagéré. Sans entrer dans les détails, rappelons que les problèmes du chômage et de la criminalité affectent l’ensemble de la population. Les immigrés et leurs descendants y sont peut-être surreprésentés, il n’empêche que la grande majorité d’entre eux travaille et respecte les lois. Sans doute faut-il voir dans cette surreprésentation la conséquence amplifiée du nivellement par le bas dans les écoles, d’une politique sécuritaire peu dissuasive et plus fondamentalement d’un système social qui dénigre le travail. Quoi qu’il en soit, la solution ne viendra pas d’un illusoire blocus frontalier qui ne ferait qu’aliéner davantage les populations immigrées déjà présentes. Il serait certainement plus efficace de supprimer les rigidités absurdes de notre marché du travail et de nous ouvrir d’avantage encore à la mondialisation, dont l’immigration n’est qu’un des nombreux aspects.

Les opinions publiques accepteront plus facilement l’ouverture des frontières si l’on procède par étapes. Commençons alors par abolir les entraves entre pays riches, puisque la circulation entre eux ne génère pas de mouvement de masses. A supposer que les principales craintes liées à l’immigration soient culturelles, supprimons les restrictions avec les pays de culture proche, à l’exemple de l’Union européenne. Et surtout n’imitons pas une Suisse qui se déshonore : continuons à ouvrir nos portes à tous ceux qui, dans le monde, sont persécutés parce qu’ils partagent nos valeurs.

Quelle que soit la manière d’y parvenir, l’ouverture des frontières est la voie à suivre. C’est non seulement la seule solution réaliste à notre époque, mais c’est aussi un idéal de liberté qui n’a rien d’utopique.

 

Jérémy ZEEGERS-JOURDAIN

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