Un voile à sa place au banc du Parlement.

By 15/07/2009Libr' Expression

Est-il admissible dans le chef d’un mandataire public d’arborer ostensiblement un signe teinté de religiosité dans l’exercice de ses fonctions parlementaires ? Telle est la question récemment apparue sur la scène politico-médiatique belge en suite de la présence en liste puis de l’élection – le 7 juin 2009 – d’une jeune candidate battant campagne voile sur tête.

Entre neutralité de l’Etat, libertés d’expression et de conviction, l’entrée du foulard islamique au sein d’un hémicycle parlementaire appelle-t-il à un raisonnement similaire à celui ayant abouti à l’interdiction du port de signes religieux dans les services publics ?

 

Une fois n’est pas coutume, le voile s’est invité dans la campagne électorale et la communication des partis politiques francophones. Et pour bien faire, à deux occasions même ; l’une pour sa présence – toute relative – au sein des écoles de la Communauté française, l’autre pour celle tantôt discrète tantôt moins sur la tête d’une jeune candidate humaniste d’origine turque, Mahinur Özdemir.

Côté francophone, à l’embarras de la famille humaniste se succède la division de la famille libérale où d’aucuns s’indignent de voir bientôt une députée voilée prêter serment d’observer la Constitution belge, partant de siéger au sein d’un hémicycle et d’y représenter l’ensemble de la population bruxelloise.

Surgissent ainsi de nouveaux plaidoyers faits au nom de cette neutralité de l’Etat qui doit semble-t-il veiller à ce que religiosité et affirmation de convictions philosophiques soient maintenues, si besoin est par la force de la Loi, aux portes des temples démocratiques que sont nos parlements. La liberté de conscience qu’assure l’Etat existe pour tous sauf pour leurs élus.

Certes avouons volontiers la caricature qui tend ici à soumettre toute religion ou toute philosophie au même sort. Car est-ce réellement l’affirmation d’une croyance en un dieu ou le choix de vivre en conformité à un corpus de règles édictées en son nom qui fait naître aujourd’hui le débat ? Ou n’est-ce pas tant ce dieu et ce bout de tissu qui importunent celles et ceux prêts à l’interdire dès que l’Etat et ses attributions sont concomitamment en présence ? Pour ne présumer de rien, admettons qu’il n’en est rien et qu’Allah, Bouddha, Josemaría Escrivá de Balaguer ou tout autre illuminé verront bientôt peut-être leurs fidèles connaître la même infortune démocratique.

 

Oh Belgique ! Oh laïcité chérie ?

La Belgique n’a pas été faite laïque. Et encore qu’elle l’eut été ou qu’elle serait en passe de le devenir, sans doute serait-elle alors assez proche de celle régissant la République française. Or, la laïcité n’y est pas vue comme le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée mais comme le refus de l’accaparement de l’Etat et de la société par les religions et, inversement, de la main mise de l’Etat sur celles-ci (1).

Ainsi, « l’homme peut appartenir à la société civile et adhérer à un monde religieux ou spirituel, sans qu’on puisse le contraindre à renier l’une ou l’autre de ses allégeances, ni lui imposer le respect de croyances qu’il ne partage pas, ou l’abjuration des croyances qui l’animent » (2). Et s’ils furent rares, la Chambre des Députés vit sur ses bancs quelques bons abbés élus alors par le peuple (3) au plus grand profit des débats y tenus, notamment sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Quelques décennies plus tard, c’est sera la Bible elle-même qui fut librement agitée en séance de l’Assemblée nationale, des bancs de la droite, en guise d’opposition symbolique à la loi sur le PACS.

Il tient, aujourd’hui, du fait historique que ni les abbés-députés, ni la pieuse Christine Boutin (UMP) n’auront mis à mal cette ‘sacro-sainte’ laïcité républicaine défendue depuis 1905 par bien des hommes et des femmes menant traditionnellement leurs travaux… sur le ‘Volume de la Loi sacrée‘.

La Belgique n’a pas été faite laïque mais neutre. Ainsi, notre pays pratique sans opposition majeure une conception aménagée et certes moins égalitaire dans ses rapports aux cultes que nos voisins français ; une laïcité dite ‘à la belge’, reforgée lors du Pacte scolaire. ‘Nos’ cultes sont reconnus officiellement, publiquement subventionnés et englobés même dans l’Etat par le statut de fonctionnaire de leurs ‘ministres’. Dès lors, existe dans nos régions une proximité bel et bien établie que n’efface guère le ‘principe de laïcité’ déduit par d’aucuns de la Constitution.

De cette neutralité de l’autorité publique ne découle guère le ‘rien’, soit l’absence de cultualité ou de religiosité dans le moindre de ses embranchements mais le ‘ni l’un, ni l’autre’, consacré par le principe de liberté religieuse. Ainsi, l’Etat doit, sans plus, garantir la liberté des cultes, celle de leur exercice public, ainsi que la liberté de manifester ses opinions en toute matière (4) et s’abstenir de se montrer plus teinté par l’un que par l’autre, d’être ainsi indifférent à l’égard de toute conviction religieuse ou philosophique dès le moment où elle ne conduit à aucun comportement légalement délictueux (5).

Passé ces considérations conceptuelles, il ne faut probablement que fort peu différencier la France de la Belgique quant à l’existence d’une réelle diversité religieuse et philosophique cohabitant au sein de nos sociétés. Or, cette diversité se verrait aujourd’hui refusée au sein d’assemblées parlementaires base pourtant de la démocratie représentative, sacrifiée alors sur l’autel d’un athéisme ou d’une laïcité philosophique de façade.

 

Vive les Parlements de la pensée unique ?

« Le pluralisme philosophique est la condition de base d’une vie politique moderne » (6). Tel était le constat fait par le parti libéral (P.R.L.W.) courant des années septante. « En effet, aucune Eglise, aucun groupement philosophique ne peut plus prétendre de nos jours traduire sa conception du monde au travers de thèses politiques, économiques et sociales. Il est donc devenu anachronique de faire de la politique uniquement entre personnes de même confession ou de même tendance philosophique » (7), poursuivait « L’Appel aux Wallons ».

Ainsi, la diversité religieuse et philosophique se voyait grandement gratifiée il y a près de quarante ans – avant l’arrivé du bout de tissus – dans la classe politique libérale. En découlait la liberté de vote sur les sujets éthiques et sociétaux, signe que les convictions personnelles des élus devaient parfois prendre le pas sur la stratégie collective du parti (8).

Et, cette diversité philosophique ne doit pas être l’apanage d’un parti mais bien de l’ensemble du système parlementaire. L’échiquier politique belge n’en témoigne-t-il d’ailleurs pas tout particulièrement, par la présence de deux partis nés sous l’égide de l’Eglise, dont l’un a conservé, jusqu’à ce jour, fièrement son étiquette chrétienne (9). Aussi, l’imposition d’une neutralité philosophique dans le chef des parlementaires nous ferait sans doute retomber dans une nouvelle « question » qui appellerait on ne sait alors quelle « paix ».

La démocratie se caractérise par cette présence simultanée d’idées divergentes parsemant notre société. Aucune, sauf les intolérables, ne semble devoir être privée de la faculté d’être représentée dès le moment où elle recueille un appui populaire suffisant. Ainsi, si je porte un programme laïc, socio-chrétien ou, oui, musulman, nul ne peut me retirer cette faculté d’être élu et de siéger au côté de ceux dont les propositions m’inquièteront peut-être tout autant que les miennes les inquiètent. La diversité, la différence, l’antinomie n’ont fort heureusement jamais été prétextes à pareille dérive démocratique.

Cette différence, que certains souhaiteraient présenter comme un obstacle, peut émaner de mes idées, plus globalement de ma philosophie de vie et éventuellement de ma religion. Elle peut donc naturellement naître de l’exercice des libertés individuelles qui me caractérisent, dont celle de porter un symbole religieux en vertu de la liberté de conscience et de celle d’expression.

Vouloir régenter le degré de différence, définir laquelle de laquelle est admissible ou n’accepter que celles plaisant à la majorité, portent irrémédiablement atteinte à ces libertés, d’une part, et, d’autre part, à la véritable représentativité de la population sans égard à l’une ou l’autre de ses communautés car ce qui arriverait aujourd’hui à l’une arrivera un autre jour à une autre (10).

 

C’est le retour des calotins ?

Pour certains, évidemment, la présence d’élus se dévoilant croyants ou pratiquants et s’affichant comme tel serait le signe patent d’un retour du cléricalisme, de la religion en tant que telle au sein de l’institution parlementaire. Pour les satisfaire, faudrait-il donc que nos députés taisent leurs convictions philosophiques et se cachent d’en avoir ? Place serait alors faite à une vision bien peu glorifiante de la liberté de conscience.

Pour les mêmes, voir ce bout de tissus au parlement c’est comme l’entrevoir aux guichets de nos administrations publiques ou dans nos forces de police fédérale… partant donc neutres. Car il y est interdit au nom de l’impartialité de l’Etat, au même titre que tout autre signe religieux ou philosophique ostentatoire (11). Mais le débat n’est pas encore ici, et nul élu n’est fonctionnaire de ce fait.

Si la neutralité est une injonction aujourd’hui faite à la puissance publique, elle ne l’est pas pour les citoyens, les usagers des services publics et, primi inter pares, pour leurs représentants démocratiquement élus.

Ainsi donc en rien, les qualités neutre et impartiale de l’Etat ne peuvent être invoquées en opposition à l’entrée d’une députée voilée d’un fichu même bariolé des 101 noms d’Allah.

 

L’intolérance née du voile…

Est-ce alors du fait du voile lui-même, de celui qu’il soit revêtu par une femme (12) ou du fait de sa possible interdiction au banc du Parlement que naît l’intolérance ? De tout cela probablement, et à des degrés bien divers.

Ainsi, le fait d’afficher en quasi permanence ses convictions religieuses en dérangera certains, élus et citoyens. Le fait qu’une représentante du peuple porte dans ses fonctions politiques un foulard islamique en choquera d’autres attachés à l’émancipation des femmes et d’estimer rétrograde que l’on puisse se comporter comme tel. Pour d’autres, c’est l’Islam qui aura encore gagné du terrain en refusant de reconnaître des valeurs judéo-chrétiennes devant être à la base de la société. Tous ne tolèreront pas, pour un motif ou un autre, ce bout de tissus, cause de tant de réactions. Heureusement sans doute, d’autres le trouveront à sa place au Parlement car participant à la représentation d’une région multiculturelle. D’autres, enfin, l’estimeront bien séant voire sexy.

Le caractère choquant, dérangeant ou intolérable pour d’aucuns justifie-t-il alors son interdiction ? Et si tout ce qui choque et dérange les uns ou les autres doit être évincé des Parlements, restera-t-il quelque députés encore ? Rien n’en est moins sûr.

La réponse est à trouver dans l’exercice de la liberté d’expression, fondement essentiel à une société et peut-être plus encore à une assemblée démocratique. Et celle-ci de valoir « non seulement pour les propos ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent, ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population » (13), selon la jurisprudence constante de la Cour européenne des droits de l’homme. Et, rappelons-le, de cette conception libérale émane également le droit au blasphème qui a ainsi tout autant sa place à la tribune d’un Parlement. (14)

Faut-il ainsi tolérer ce qui nous est philosophiquement ou culturellement éloigné voire opposé ? Oui, mais de poser également la question de la limite à la tolérance, telle que posée par Voltaire. Le fanatisme.

Bien plus qu’une pensée à ce point différente de la mienne que je ne parvienne plus à la tolérer, le fanatisme est l’acte par lequel au nom d’une religion, d’une philosophie, d’une conviction, il est porté atteinte aux libertés individuelles d’autrui – celle déjà de penser différemment – ou aux valeurs essentielles de l’Etat. Ainsi, « le fanatique n’est pas celui qui se trompe énergiquement, qui persiste dans sa sottise, mais celui qui utilise la force, la violence pour nuire à ses adversaires, qui ne respecte pas la loi » (15).

La véritable tolérance reconnaît à autrui le droit d’adhérer, de revendiquer pleinement aux pires inepties ; cela n’excluant ni la réfutation ni la formation des esprits. Et de reconnaître à chacun, citoyen donc élu, dans les assemblées parlementaires d’un Etat neutre et impartial, le droit de rendre publiques ses opinions et convictions, de les communiquer, de les afficher, de les faire imprimer. En leur sein, comme au sein de la société, chacun est en droit de ne pas penser comme son voisin, de ne pas croire comme lui quitte à ne pas croire tout simplement, de critiquer l’action des gouvernants.

C’est la grandeur de la liberté de conscience.

 

Arnaud Van Praet

Président des Etudiants Libéraux

 

(1) Rapport public du Conseil d’Etat de France, Une siècle de laïcité, 2004, p. 263.

(2) Idem, p. 272.

(3) Abbé Gayraud (1856-1911), Abbé Lemire (1853-1928).

(4) Article 19 de la Constitution.

(5) JACQUEMAIN M., « Dix arguments laïcs contre l’interdiction législative du voile », in Du bon usage de la laïcité, Ed. Aden, Bruxelles, 2008, p. 77.

(6) HASQUIN H, « Les partis politiques en Belgique : les clivages confessionnels en voie de disparition », in Histoire de la laïcité en Belgique, Ed. Espace de libertés, 1994, Bruxelles, p. 250.

(7) Idem.

(8) « Dans ces domaines délicats [l’enseignement et les sujets éthiques], chacun sera toujours libre, dans notre formation, non seulement d’exprimer son point de vue, mais d’y rester fidèle, sans qu’aucune loi de la majorité ne lui soit imposée. »

(9) Christen-Democratisch en Vlaams Partei.

(10) Certes, tout autant que le port du voile, le communautarisme maintient désolément certaines communautés culturelles en difficulté d’intégration. Et si celui-ci peut être valablement considéré comme dommageable à l’émergence d’une société interculturelle où un musulman se sentira tout aussi bien représenté tant par un musulman que par un autre, différent, il n’en reste pas moins que ce « soutenons-nous entre nous » résulte tant des choix stratégiques des partis politiques – peut-être même de tous – que de l’échec du dialogue interculturel. Or, comment mieux encore aggraver celui-ci qu’en attaquant de front le facteur religieux, ce sans raison impérieuse ? L’opposition au communautarisme est et reste un choix politique dont doivent se saisir les partis politiques ; il ne constitue néanmoins en rien une quelconque valeur d’Etat s’imposant à tous.

(11) Force eu, sans doute, jadis été d’estimer que les citoyens eurent pu penser se retrouver en terres saoudiennes et être soumis aux règles de ce régime du fait d’un voile posé sur la caboche de quelque fonctionnaires de confession musulmane.

(12) Sans plonger dans ce qui ne serait qu’une longue analyse, ici, accessoire de ce qui peut amener une femme à revêtir le voile ; posons le postulat qu’il est souvent porté par choix personnel et parfois imposé en raison d’un contexte familial ou sociétal contraignant. Lire à ce sujet : HAMIDI M., « Le foulard islamique à la croisée d’enjeux socio-politiques », in Du bon usage de la laïcité, op. cit., p. 49 et s.

(13) CEDH, Handyside c. Royaume-Uni, 7 déc. 1976.

(14) Lire également : BRICMONT J., « Le foulard et la conception libérale du droit », in Du bon usage de la laïcité, op. cit., p. 36 et s.

(15) THOMAS J.-P., « Faut-il renouveler la laïcité ? », in Connexions, n°83, 2005, p.27. 

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