BLUE LINE / Aux origines de la démocratie

By 11/06/2021News
Par Adrien Pironet

« La démocratie, c’est le gouvernement du peuple exerçant la souveraineté sans entrave » disait Charles de Gaulle. Nous avons tous une idée générale de ce concept politique tellement prisé par nos sociétés occidentales. En revanche, en effectuant un retour dans le passé, on se rend compte combien cette conception de la démocratie a beaucoup évolué. Nous vous convions alors à un voyage aux origines de la démocratie, dans la Grèce antique. 

Athènes a vu naitre la démocratie, elle est la plus ancienne cité où l’on a pu trouver des lois issues de la main de l’homme. Ailleurs, les divinités étaient les seuls législateurs et les règles fondamentales se transmettaient entre les générations. Classiquement, on présente la notion de démocratie par rapport à son étymologie. En grec, dêmokratia est la contraction de dêmos (le peuple) et kratos (le pouvoir). Il est donc question d’un gouvernement où l’autorité appartient au peuple. On pourrait percevoir différentes nuances. Il est important en tout cas d’en distinguer deux. En premier lieu, au sens strict, la démocratie impliquerait un gouvernement de tous, où chacun exerce la fonction publique de manière directe. Rassurez-vous, pas tous en même temps, nous y reviendrons ultérieurement. En second lieu, dans un sens plus large, la démocratie correspondrait davantage à la vision contemporaine que l’on en a. Nous avons en effet tendance à la concevoir de manière dérivée, c’est-à-dire indirecte, via l’élection de représentants. Néanmoins, il faut se garder d’interpréter les institutions athéniennes sous le même œil qu’aujourd’hui. Par exemple, la Constitution de la cité est purement descriptive et non constitutive de normes, comme on pourrait l’imaginer. 

L’évolution démocratique d’Athènes

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la démocratie n’est pas née du jour au lendemain d’un coup de génie. Elle fut construite petit à petit pour atteindre son apogée avec Périclès. Il aura fallu un siècle et demi pour y parvenir. 

Plusieurs personnages clés sont à l’origine de cette évolution. Chacun en introduisant sa réforme a permis de bâtir la démocratie athénienne. Le premier fut Dracon, qui apporta une réelle organisation légale à la cité. Il instaura plusieurs lois pénales, applicables à tous. Il est par ailleurs très novateur puisqu’il affina le droit, notamment lorsqu’il différencia les homicides volontaires des involontaires. Sa contribution semble anecdotique mais elle place les fondements d’un système démocratique où la légalité occupe une place importante. Néanmoins, ce ne sont que les premières étapes vers la démocratie puisque les inégalités demeurent frappantes, ce qui amène de nombreuses tensions dans la société entre le peuple et l’aristocratie.

Ensuite, par l’arrivée de Solon, Athènes se dote des bases constitutionnelles propres à tout État. Il collecte toutes les coutumes publiques, les inscrit dans le marbre et crée ainsi une Constitution. Aujourd’hui, avec le recul, elle est qualifiée de généreuse, intelligente et équilibrée. 

Par après, la cité voit Clisthène fonder des éléments indispensables de la démocratie. Désormais, l’égalité devant la loi est acquise, chacun dispose également du même droit à la parole. C’est véritablement grâce à ses réformes que le peuple accède aux premiers stades du pouvoir. Il élargit l’accès aux institutions athéniennes afin de renforcer l’aspect démocratique. 

Le Ve siècle av. J.-C. est associé à la personne de Périclès. En effet, c’est sous sa gouverne qu’Athènes et la démocratie vont atteindre des sommets. Il renforce les acquis de ses prédécesseurs et ouvre dans une large mesure l’accès aux responsabilités. De plus, il décide de rémunérer certaines fonctions, ce qui les rend accessibles aux moins fortunés. 

Fort de leur domination sur le monde grec, les Athéniens finiront par être en guerre avec la Perse. Le triomphe de Périclès va précipiter sa propre chute puisque sa politique de conquête va se poursuivre. Ce qui donnera une bonne raison à Sparte, prétextant la crainte de cet appétit, pour entrer en conflit avec Athènes, c’est la célèbre guerre du Péloponnèse. Périclès sera rapidement désavoué, ensuite réélu stratège pour enfin mourir avant la fin du conflit. Hélas, la démocratie s’écrasera contre la cité autoritaire au tempérament de feu. Qui aurait cru que la cité de la démocratie athénienne allait se rompre devant son exact opposé ? Ce qui peut nous permettre aujourd’hui de remettre en question la démocratie : est-elle d’office mauvaise ou n’a-t-on simplement pas encore trouvé la recette idéale ? Répondre à cette question est difficile. En ce qui concerne Athènes, on penche majoritairement pour dire qu’elle fut victime de ses excès, comme en témoigne sa politique impérialiste.  

Le tirage au sort, pivot de la démocratie

Pour appliquer la démocratie de manière directe, à Athènes, l’usage du tirage au sort était devenu une habitude. Évidemment, ce n’est pas la seule manière de la concrétiser ; toutefois, il s’agit d’un moyen (re)proposé aujourd’hui. Notamment couplée à une rotation fréquente des postes, elle permettait à chacun d’être maitre du destin commun. Cela ne voulait pas dire que tout le monde pouvait y avoir accès. Afin d’effectuer le tirage, il fallait obligatoirement une liste, un recensement qui permettait d’établir les personnes susceptibles d’exercer une fonction. Par conséquent, des critères avaient été établis : être citoyen (hors femmes et étrangers) ; avoir un certain âge, qui variait selon les institutions ; parfois être exempt de condamnation ; etc.

Si l’on y réfléchit de plus près, le tirage au sort à Athènes reposait sur deux filtres officiels et un troisième induit par le principe même. Le premier est basé sur le volontariat puisqu’il fallait se porter volontaire pour obtenir un poste, ce qui n’était forcément pas le cas de tout le monde. L’exercice de la citoyenneté était en effet bien plus actif qu’aujourd’hui. Voyez à ce propos l’ouvrage La liberté des Anciens comparé à celle des Modernes de Benjamin Constant. Le deuxième est quant à lui basé sur les qualités requises d’accès au Klérotèrion ; la fameuse machine à tirer au sort, telle la citoyenneté par exemple. Enfin, lorsque la machine a fait son travail, certains ne seront pas choisis, ce troisième filtre, c’est le fruit du hasard. Si l’on doit désigner 10 personnes et que l’on a 50 candidats, il est logique que certains restent sur le carreau. Ce qui réduisait considérablement le nombre de personnes une fois arrivé au bout du processus. 

Sur le plan des arguments, depuis deux millénaires, on peine à innover. À vrai dire, tous les auteurs de l’époque avaient déjà relevé les avantages et inconvénients du tirage au sort. Aristote pensait que le tirage au sort était un bon moyen de garantir l’accès au pouvoir pour les moins favorisés. Selon lui, les élections ne favorisaient que les aristocrates. En effet, les fonctions étant principalement à titre gratuit, seuls les riches pouvaient se permettre d’exercer le pouvoir. À l’inverse, Socrate fut tiré au sort pour siéger à la Boulè. Or, selon Platon, il fut plutôt incompétent vis-à-vis de la tâche qu’il avait à gérer. Enfin, Xénophon se positionnait en défaveur par une métaphore : il imaginait difficilement que l’on puisse tirer au sort le capitaine d’un navire. 

Aujourd’hui, nous avons tendance à privilégier l’élection pour désigner les responsables de la chose publique. Les qualités et compétences d’un candidat demeurent au centre des préoccupations. Toutefois, la question de l’accès aux listes électorales peut être remise en question étant donné la particratie belge, qui constitue également un premier filtre d’accès. Effectivement, n’importe quel individu ne peut pas apparaitre du jour au lendemain sur une liste électorale. Il doit faire l’objet d’une décision interne au parti, on examine sa popularité, son potentiel de représentativité, etc. Ce qui a pour conséquence inéluctable de favoriser un certain entre-soi. Malgré cette constante actuelle de l’élection, certains partis politiques imaginent un retour au tirage au sort. On a notamment pu entendre l’idée de constituer des assemblées citoyennes. 

On l’a vu, la « démocratie » n’était pas accessible à tout le monde à Athènes. On doit plutôt dire qu’il s’agissait d’un gouvernement du plus grand nombre (possible), mais pas de tous. Si même la cité de la démocratie s’est écroulée, que nous reste-t-il ? 

En tout état de cause, l’Histoire nous démontre encore une fois qu’il ne faut pas chercher à fonder un régime absolu mais à conserver l’équilibre.

 

Les principales institutions de la démocratie athénienne

L’Ecclesia est l’assemblée souveraine qui regroupe tous les citoyens d’Athènes. L’égalité règne. En principe composée de 40.000 personnes. Chaque membre a le même droit à la parole et obtient le même droit de vote. 

La Boulè a principalement l’opportunité de présenter des projets de lois à l’Ecclesia. Ses 500 membres (bouleutes) sont désignés par le tirage au sort. 

L’Hélié endosse le rôle de pouvoir judiciaire de la cité. Les 6000 juges (héliastes) sont aussi issus d’un tirage au sort. 

Les 10 stratèges ont un rôle d’application de la loi et de commandement militaire. Ils sont les premiers magistrats de la cité. Ceux-ci sont alors élus. 

Même si ces nombres peuvent paraitre énormes, tout le monde ne siège pas en même temps. Par exemple, le Pnyx, lieu de réunion de l’Ecclesia n’aurait pas pu contenir 40.000 personnes. L’endroit pouvait en effet contenir un peu plus de 6000 âmes en même temps.

Leave a Reply

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

X