BLUE LINE / Liberté d’expression et démocratie – Face et revers de deux colosses aux pieds d’argile

By 21/06/2021News
par Louis Mareschal

Au festival des projets pour le meilleur des mondes, la liberté d’expression et la démocratie figurent parmi les concepts superstars du moment. Les interprétations de ceux-ci sont diverses et variées. Qu’il s’agisse des citoyens en quête d’équité, des politiciens en campagne, des militants de toutes les extrêmes, des intellectuels engagés ou encore des étudiants à l’esprit critique en pleine croissance, tous partagent à cet égard une opinion bien différente. Dans la course effrénée des idées vers le progrès, liberté d’expression et démocratie sont intimement liées comme les deux facettes de la même médaille. Que celle-ci soit orientée pile ou face, les deux concepts obéissent aux mêmes principes en étant régis par les mêmes conditions tout en souffrant des mêmes risques. Cependant, veulent-ils encore dire quelque chose si ce n’est à la fois tout et rien ? Ne faudrait-il pas réaccorder ces deux instruments démocratiques afin qu’ils jouent sur la même mélodie ? Dans la négative, la confusion et le fiasco ne constituent-ils pas des menaces pour l’État de droit ?

La décadence de la démocratie n’est pas forcément néfaste pour tout le monde : certains mieux que d’autres savent tirer leur épingle du jeu. Les idées populaires séduisent d’ailleurs de plus en plus… Nous sommes contemporains de la percée historique des partis populistes : le parti conservateur de monsieur Johnson au Royaume-Uni, le Rassemblement National de madame Le Pen en France, le Vlaamse Belang (l’intérêt flamand) de monsieur Van Grieken en Belgique, pour ne citer qu’eux. La planète terre est la spectatrice passive, au fur et à mesure qu’elle se réchauffe, d’une prolifération invasive et sans précédent de discours fascistes et démagogues de toutes les extrêmes. Les citoyens eux, en déphasage avec des représentants politiques dont ils ne perçoivent plus toujours la finalité et l’utilité, finissent par perdre confiance. Face à cette lame de fond extrémiste qui – un peu à la manière dont une faucille sape les blés – sape la démocratie, adoptons la parade adéquate. Certains choisissent d’ignorer, d’autres de se résigner, voire de se réfugier derrière le sarcasme. Il ne s’agit, à mon avis, pas d’un sujet à prendre avec légèreté.

Trêve de bouche cousue ! Par-delà toutes incertitudes, en tant que jeune et en tant que citoyen nous souffrons d’une responsabilité considérable dont il faut ex nihilo cerner adéquatement tous les aspects. Si d’aventure, liberté d’expression et démocratie sont en danger, leur protection doit être assurée par un argumentaire contradictoire, justifié, étayé et sans langue de bois.

La boussole éthique et politique de l’idéal démocratique. La liberté d’expression définit peut-être la frontière de la démocratie. L’image de la frontière, c’est en premier lieu celle de la limite. Mais cela ne veut pour autant pas dire que la liberté d’expression est apatride ou se situe dans un no man’s land, dans un cadre sans fondement ni principes… bien au contraire ! La frontière, c’est aussi le cadre et il est impossible de comprendre la liberté d’expression sans envisager ce cadre démocratique depuis l’intérieur. Il rejette les limites étrangères tout en faisant respecter les limites qui lui sont propres. Cette figure de frontière, c’est aussi de façon plus subjective, le choix entre les possibilités multiples d’emprunter plusieurs chemins comportant chacun des risques. La menace extérieure d’une part, dont la concrétisation la plus glaçante est celle des attentats terroristes et l’abus intérieur d’autre part, caractérisé par une liberté d’expression absolument débridée.

La liberté d’expression est fragile. Elle est parfois mutilée et attaquée, jusqu’à des attentats d’ailleurs toujours au cœur de certaines tensions vives actuelles. La campagne de terreur menée par le djihadisme contre la liberté d’expression en est la preuve. L’attentat contre Charlie Hebdo et plus récemment l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty ont à cet endroit, fait couler beaucoup d’encre et malheureusement beaucoup de sang. La tristesse et l’émoi populaire sont aussitôt récupérés de part et d’autre du spectre politique, par les partisans de la démagogie.

La question des attaques contre la liberté d’expression soulève une première difficulté. En partant de l’exemple de Samuel Paty et de l’idée souvent entendue selon laquelle « des dessins lui auraient coûté la vie (…) que s’il ne les avait pas montré, il ne serait pas mort », il existe un risque bien réel de pente fatale. Un discours similaire est-il envisageable pour le cas des attentats contre des écoliers au Cameroun, des étudiants à Kaboul ou des citoyens au Mozambique ? Il peut-être pernicieux de se focaliser sur la liberté d’expression et ses limites dans le registre bien précis du terrorisme alors qu’il n’existe pas réellement de mesure ni de raison communes à tous les attentats. À ce stade pour réfléchir à la question du danger, il apparaît nécessaire de questionner la liberté d’expression non pas par rapport au terrorisme mais plutôt par rapport à la façon dont on réagit au terrorisme. Le vrai problème inhérent à l’émotion, à la question de l’affect est que cela conduit à amoindrir le concept fondamental de la liberté d’expression. Lorsqu’un politicien affirme au cours d’une sortie de presse que « la liberté d’expression ne doit pas blesser inutilement », c’est en quelque sorte, ne pas réussir à dompter ses propres sentiments, voire pire, faire aveu de résignation face aux ennemis de la démocratie.

Le deuxième écueil est moins évident que paradoxal. Il s’agit de faire taire ceux qui sont en désaccord avec la liberté d’expression au nom de cette même liberté d’expression. Le risque est alors que le blasphème, la censure et finalement l’autodafé et l’emprisonnement ne deviennent invariablement la coutume. Sans réduire le caractère dramatique d’une telle situation, celle-ci pourrait alors être résumée en une blague absurde mais pourtant criante : « dans une prison de l’ancien État de droit, un détenu se rendit à la bibliothèque pour demander un livre. Le gardien lui répondit : « on n’a pas cet ouvrage mais nous avons son auteur » ».

Quand on entreprend de rebaptiser un tunnel bruxellois, c’est également faire acte de censure. Que l’on reproche à Léopold II d’avoir organisé la colonisation du Congo est tout à fait légitime. Cependant, plutôt que de ratifier les plaintes et doléances par la suppression du passé, ne vaudrait-il mieux pas enseigner ce passé ? Expliquer sans oublier quels ont été les travers de la colonisation ? Peu nombreuses sont les figures historiques capables de résister à un tel procès intenté contre le passé… Pas même Annie Cordy, comme peut en témoigner la polémique autour de sa chanson « Cho Ka Ka O ». Il s’agit d’un exemple cinglant mais authentique. Dans cette vieille chanson, l’éventuel racisme n’est en lui-même pourtant pas légalement répréhensible. Inversement, l’encouragement au racisme par des propos (tel qu’un discours de provocation à la haine par des propos injurieux ou diffamatoires) peut faire l’objet de poursuites pénales. La distinction n’est certainement pas facile, tout comme l’interprétation. Toutes deux requièrent un effort intellectuel et de connaissance du contexte.

Quelques enseignements camusiens au sujet de la liberté d’expression. Le pragmatisme naturel de l’auteur de « L’Étranger » et de « La Peste » invite à ne pas tomber dans la polémique (entendue dans le sens de l’insulte, de l’invective). Le risque est en définitive de finir par mépriser son adversaire et par conséquent de refuser de le voir. Cette tendance est monnaie courante sur les réseaux sociaux ou sur certains plateaux médiatiques où finalement le but n’est plus de débattre en échangeant arguments contre arguments, en se focalisant sur le fond. Le but de l’exercice est alors de réussir à catégoriser les autres en partant d’un postulat a priori, les considérant comme des interlocuteurs illégitimes.

En 1939, dans son « Manifeste censuré », Camus formule ces mots qui invitent à la réflexion : « En face de la marée montante de la bêtise, il est nécessaire également d’opposer quelques refus. Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu’un esprit un peu propre accepte d’être malhonnête. Or, et pour peu qu’on connaisse le mécanisme des informations, il est facile de s’assurer de l’authenticité d’une nouvelle. C’est à cela qu’un journaliste libre doit donner toute son attention. Car, s’il ne peut dire tout ce qu’il pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu’il ne pense pas ou qu’il croit faux. Et c’est ainsi qu’un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas. Cette liberté toute négative est, de loin, la plus importante de toutes, si l’on sait la maintenir. Car elle prépare l’avènement de la vraie liberté. En conséquence, un journal indépendant donne l’origine de ses informations, aide le public à les évaluer, répudie le bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des commentaires l’uniformisation des informations et, en bref, sert la vérité dans la mesure humaine de ses forces. Cette mesure, si relative qu’elle soit, lui permet du moins de refuser ce qu’aucune force au monde ne pourrait lui faire accepter : servir le mensonge ».

Enfin et par voie de conséquence, l’auteur de « L’Homme révolté », peut-être mieux que personne, avait jadis alerté : « Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles ».

Avant de conclure, un chant du cygne sur un fond démocratique. Il importe de respecter rigoureusement la liberté d’expression dans sa forme la plus pure. Il faut résister face aux affects et autres invocations martiales et dogmatiques de la liberté d’expression. Celle-ci n’est pas un outil destiné à instrumentaliser ou encore à servir le politiquement correct et le conformisme social. La réflexion est l’arme des sages, laquelle permet d’accepter que la liberté d’expression puisse avoir des effets désagréables pour certains. La limite ne peut pas être fixée par la nature ou le contenu du propos exprimé mais plutôt par le caractère intime et personnel de l’attaque. Le fait d’exprimer des opinions, c’est agir sur autrui en incitant à croire ou ne plus croire, en essayant de convaincre, persuader, charmer ou provoquer. Il faut accepter d’être heurté et blessé par les idées des autres tant qu’il n’existe pas d’agression absolument personnelle, d’actes concrets, au-delà des opinions abstraites.

La censure a un prix et la note risque d’être salée : supprimer et reculer n’est jamais de bon augure ni pour le progrès ni pour la démocratie. Le mot de la fin est pour Simone Weil qui dans le combat pour la défense des idées libertaires au XIXe siècle, reste un exemple à suivre : « La liberté d’expression totale, illimitée, pour toute opinion quelle qu’elle soit, sans aucune restriction ni réserve, est un besoin absolu pour l’intelligence. Par suite, c’est un besoin de l’âme, car quand l’intelligence est mal à l’aise, l’âme entière est malade ».

 

 

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